Jamais dans l’histoire humaine nous n’avons eu autant de possibilités : choix de partenaires, d’éducation pour nos enfants, de parcours professionnels. Pourtant, loin de nous libérer, cette surabondance génère stress, insatisfaction et anxiété.
La psychanalyse nous enseigne que le désir humain se construit dans le manque et la limitation. Or, dans une société où tout est accessible en quelques clics, nous sommes confrontés à une illusion : celle d’un choix illimité qui, paradoxalement, peut entraver la décision et générer un malaise existentiel.
Comment cette ère du trop de choix influence-t-elle nos vies affectives, éducatives et professionnelles ?
L’amour à l’ère des possibles infinis : la multiplication des choix et l’angoisse de l’engagement
Les applications de rencontres ont bouleversé notre rapport à l’amour : un nombre quasi infini de partenaires potentiels nous est offert. Cet accès démultiplié à l’altérité engendre une difficulté à s’engager, car choisir, c’est renoncer aux autres possibilités.
La psychanalyste Fabienne Kraemer développe cette idée dans Solo, no solo (PUF, 2015, p. 181) :
« On pourrait se demander si l’on n’aborde pas une période qui verrait progressivement apparaître la fin du choix. Une vie où l’on ne choisirait plus de s’engager avec l’un ou avec l’autre, mais juste de faire un bout de chemin côte à côte, tant que ça irait. (…) Cependant, ne pas faire de choix reste un choix, et oblige à renoncer à explorer le mystère de la relation intime et durable avec un autre. »
Ce refus implicite de l’engagement est en partie le reflet d’une époque où le désir est soumis à une logique consumériste. Freud nous enseigne que le désir repose sur l’absence : nous désirons ce que nous ne possédons pas encore. Or, à l’ère du trop de choix, l’objet du désir devient interchangeable, remplaçable à tout moment, ce qui affaiblit le processus d’investissement affectif.
Lacan, quant à lui, évoque la « jouissance de l’Autre », ce fantasme d’un plaisir absolu et sans perte. L’idée qu’un partenaire parfait pourrait exister ailleurs pousse certains à ne jamais s’investir pleinement, générant une errance amoureuse où le choix devient une fuite.
Enfin, cette saturation d’options alimente la « fatigue décisionnelle » (Barry Schwartz, The Paradox of Choice, 2004) : après un trop grand nombre de choix, notre cerveau peine à discerner ce qui est réellement bon pour nous. Résultat ? Une fuite dans la consommation relationnelle ou un repli défensif sur soi.
L’éducation : des parents tiraillés entre trop d’options éducatives
L’éducation est un domaine où les choix se sont multipliés de manière vertigineuse. Faut-il privilégier une éducation bienveillante, autoritaire, permissive, Montessori, Freinet, Steiner ? Chaque décision devient un dilemme, et la peur de mal faire génère une angoisse latente.
Donald Winnicott, avec son concept de « mère suffisamment bonne », rappelle que ce n’est pas la perfection éducative qui construit un enfant, mais une présence fiable et cohérente. Or, en oscillant entre plusieurs modèles éducatifs par peur de se tromper, les parents risquent d’offrir un cadre insécurisant où l’enfant ne sait plus à quoi s’attendre.
D’un point de vue lacanien, l’enfant a besoin de limites symboliques pour structurer son désir. Trop de choix dans son éducation peut générer une angoisse de séparation implicite : il cherche une figure d’autorité capable de dire non. Quand cette limite est floue, l’enfant se retrouve face à un excès de liberté qui, paradoxalement, peut être paralysant.
Le pédopsychiatre Daniel Marcelli l’évoque également dans le podcast Le temps d’une rencontre sur Cairn.info :
« L’enfant d’aujourd’hui a trop de choix et le rapport au soi passe avant le rapport aux autres. Le risque est qu’il soit tyrannisé par son désir. Il est la première victime de ce nouveau mode éducatif, car l’hyperchoix lui crée une charge et une angoisse. »
Nous assistons aussi, en tant que thérapeutes, à une montée de la culpabilité parentale moderne : chaque décision éducative est scrutée, analysée, comme si un mauvais choix pouvait compromettre l’avenir de l’enfant. Cette angoisse du bon choix traduit en réalité un conflit inconscient autour du désir de l’enfant : quelle place veut-on qu’il occupe dans notre propre histoire ?
La carrière : le vertige des possibles et le paradoxe de la liberté professionnelle
Autrefois, les trajectoires professionnelles étaient souvent linéaires, dictées par l’héritage familial ou les nécessités économiques. Aujourd’hui, les possibilités sont infinies : freelancing, reconversions, carrières internationales… Pourtant, cette liberté peut devenir un fardeau.
Dans son travail sur l’identité, Erik Erikson souligne l’importance des choix structurants dans la construction du moi. Or, à l’ère du trop de choix, l’identité professionnelle devient mouvante, incertaine.
Lacan parle de l’« objet a », cet objet insaisissable qui nous pousse toujours à chercher ailleurs. En multipliant les expériences professionnelles sans jamais s’ancrer, certains entretiennent une quête perpétuelle d’un métier idéal qui n’existe peut-être pas.
Le syndrome de l’imposteur est aussi exacerbé par cette multiplication des choix : si je peux être tout, alors suis-je légitime dans ce que je fais ? L’identité professionnelle devient flottante, entraînant une angoisse sous-jacente.
Enfin, cette infinité de possibilités crée une injonction au bonheur au travail : choisir un métier ne suffit plus, il faut qu’il nous épanouisse pleinement. Cette exigence peut générer frustration et culpabilité lorsqu’un travail ne correspond pas aux attentes idéalisées.
Face à cette profusion d’options, comment retrouver un équilibre ?
Accepter de renoncer : Choisir, c’est aussi perdre. Renoncer à certaines possibilités permet de s’investir pleinement dans celles que l’on retient.
Se recentrer sur le désir : Plutôt que de chercher l’option parfaite, écouter ce qui résonne en nous.
Fixer des limites : Trop de liberté peut être angoissant. Accepter un cadre peut être un levier de sérénité.
Cultiver le contentement : Plutôt que de courir après une satisfaction absolue, développer une capacité à apprécier ce qui est déjà là.
Dans une époque où tout est possible, le véritable défi est de choisir avec justesse, non pas en fonction de la multitude d’options disponibles, mais en accord avec notre propre désir.

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