Si « être maternel » évoque spontanément la douceur et le soin, tandis que « être paternel » renvoie à l’autorité et à la transmission, ces associations sont-elles immuables ? La psychanalyse, tout comme l’histoire et la sociologie, nous montrent que ces fonctions sont avant tout des constructions symboliques qui évoluent avec le temps et les transformations sociales.
Une distinction profondément enracinée
La distinction entre maternité et paternité trouve son origine dans les sociétés traditionnelles, où les rôles genrés étaient rigides : la mère assurait le soin des enfants, tandis que le père représentait l’autorité et l’inscription dans la société. Cette vision est renforcée par des courants philosophiques et religieux. Aristote, par exemple, considérait que le père apportait la forme, l’essence, tandis que la mère n’était que le réceptacle de la procréation.
Avec la modernité, notamment au XIXe siècle, la maternité devient un idéal, glorifié par des figures comme Jean-Jacques Rousseau, qui dans Émile ou De l’éducation insiste sur le rôle fondamental de la mère dans l’éducation des enfants. À l’inverse, le père reste une figure plus distante, garante de la loi et de la transmission du patrimoine.
La construction de ces fonctions dans l’inconscient de l’enfant
En psychanalyse, la distinction entre maternel et paternel ne repose pas sur la biologie, mais sur des fonctions psychiques essentielles à la structuration du sujet.
- La fonction maternelle : enveloppe et continuité
Donald Winnicott décrit la mère comme celle qui assure le « holding », cette capacité à contenir psychiquement l’enfant et à répondre à ses besoins de manière adaptée. Une mère « suffisamment bonne » (et non parfaite) permet à l’enfant de développer une continuité d’existence, une confiance dans le monde extérieur.
Françoise Dolto souligne également le rôle de la mère comme première médiatrice du langage : c’est par sa parole que l’enfant est introduit dans le monde symbolique. Elle écrit (La Cause des enfants, 1985) :
« L’enfant a besoin que sa mère lui parle, non seulement pour le comprendre, mais pour se sentir exister. »
- La fonction paternelle : séparation et inscription dans la loi
Lacan introduit le concept de « Nom-du-Père », qui désigne moins une personne qu’une fonction symbolique : celle de la coupure avec la mère, permettant à l’enfant d’accéder au langage et à la culture. Le père, ou toute figure qui assume cette fonction, intervient pour dire « non », pour poser une limite qui structure le désir.
Il précise :
« Le Nom-du-Père est ce qui permet à l’enfant de ne pas être tout pour la mère, et donc de s’ouvrir au monde. » (Séminaire III, Les psychoses, 1955-1956)
Autrement dit, sans cette séparation, l’enfant risque de rester enfermé dans une relation fusionnelle, limitant son accès à l’altérité et à l’autonomie.
L’évolution des rôles parentaux et ses impacts psychiques
Avec la transformation des modèles familiaux (familles monoparentales, homoparentales, coparentalité), ces fonctions ne sont plus exclusivement rattachées au sexe des parents. Un père peut être « maternel » en étant présent et attentif aux besoins de son enfant, tout comme une mère peut incarner la fonction paternelle en fixant des interdits structurants.
Des recherches en psychologie du développement, notamment celles de Michael Lamb, montrent que ce qui compte pour l’enfant, ce n’est pas tant la présence d’un père et d’une mère que la coexistence de ces deux dimensions psychiques : le soin et la séparation, l’amour inconditionnel et la loi.
Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, va dans ce sens en affirmant :
« Un enfant n’a pas besoin d’un père et d’une mère, mais de plusieurs figures qui lui permettent de construire son identité par différenciation et par identification. »
Vers une parentalité post-genrée ?
Avec l’évolution des sociétés, certains remettent en cause la pertinence même des catégories de maternel et paternel. De nombreuses cultures ne fonctionnent pas selon cette dualité : dans certaines sociétés africaines, l’éducation des enfants est collective, tandis qu’en Suède, la politique familiale incite les pères à s’investir pleinement dans la petite enfance.
La psychanalyse, malgré ses fondements historiques, peut-elle intégrer cette transformation ? Peut-on penser ces fonctions en dehors des assignations de genre ? La question reste ouverte, mais il semble que ce qui importe avant tout, c’est la capacité des figures parentales – quelles qu’elles soient – à incarner ces deux pôles indispensables à la structuration psychique de l’enfant.
Ainsi, plutôt que de considérer « être maternel » et « être paternel » comme des traits figés, il apparaît plus pertinent de les voir comme des fonctions dynamiques, qui peuvent être endossées par différentes figures parentales. La clé réside dans un équilibre entre proximité et distance, continuité et séparation, permettant à l’enfant de se structurer en tant que sujet autonome.
Un père peut-il être « maternel » et une mère « paternelle » ? Quelle est votre expérience ?

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