Comprendre le complexe de la mère morte

Une mère présente… mais absente

Dans le champ psychanalytique, certains concepts résonnent comme des révélations tant ils mettent en mots des expériences indicibles. Le complexe de la mère morte, proposé par André Green en 1980 (La mère morte, Revue française de psychanalyse), désigne une figure maternelle psychiquement absente, bien que physiquement présente. Une mère déprimée, vidée de tout affect, dont la vitalité psychique s’est éteinte. Non pas une mère réellement décédée, mais une mère « morte intérieurement », inaccessible, et dont l’enfant perçoit douloureusement le retrait.

Green développe ce concept à partir de sa clinique : celle d’enfants ou d’adultes ayant vécu un traumatisme non lié à une perte réelle, mais à une transformation radicale de l’objet maternel. Une mère autrefois aimante devient soudainement indifférente, sans vitalité. L’enfant se trouve confronté à une énigme psychique insoutenable : comment faire le deuil d’une présence qui persiste mais ne répond plus ?

« L’enfant fait le deuil de ce qu’il avait reçu et qui s’est perdu. Il fait le deuil de ce qui est là, mais ne peut plus être retrouvé. »
— André Green

Le rôle du holding : Winnicott en contrepoint

Pour mieux saisir l’impact de ce retrait maternel, il est éclairant de faire un détour par la pensée de Donald W. Winnicott, et notamment sa notion de holding. Winnicott insiste sur l’importance de la présence psychique de la mère dans les premiers temps de la vie. Ce portage ne se limite pas aux soins physiques : il englobe une présence affective contenante, permettant à l’enfant de se sentir exister dans le regard de l’autre.

Lorsque cette fonction est rompue – comme dans le cas de la mère morte – c’est le socle même de la subjectivité qui vacille. L’enfant, livré à lui-même, ne peut plus s’appuyer sur un environnement fiable pour construire son Moi.

« C’est dans le regard de la mère que l’enfant trouve son existence. Si ce regard se retire, c’est l’enfant lui-même qui semble disparaître. »
— Donald Winnicott

Le traumatisme du non-symbolisable

Le complexe de la mère morte met en lumière un traumatisme précoce qui échappe au symbolisable. Il ne s’agit pas d’une perte tangible, ni d’un abandon explicite. Il s’agit d’une rupture invisible, insidieuse, qui vient désorganiser la continuité psychique de l’enfant.

Privé de sens, le psychisme de l’enfant recourt à des défenses massives : clivage, retrait affectif, identification à la froideur maternelle. Ce traumatisme s’exprime bien des années plus tard, dans des vécus comme :

« Je n’arrive pas à me sentir pleinement vivant. C’est comme si j’étais toujours à côté de moi, dans une forme de brouillard. »

« Quand quelqu’un me montre de l’amour, j’ai l’impression de ne pas pouvoir le recevoir. C’est trop. Ça me submerge ou ça me glace. »

Ces manifestations ne traduisent pas un simple « manque d’amour », mais l’effraction d’un vide non symbolisé. L’autre devient source d’angoisse ou de persécution. Certains s’engagent dans une quête impossible :

« Je passe ma vie à essayer de prendre soin des autres, comme si je pouvais réparer quelque chose que je n’ai jamais eu. »

Dans ces cas, la mère morte hante encore le psychisme. Elle structure une relation au monde marquée par la peur d’une disparition toujours imminente, et une incapacité à croire au retour du vivant.

« Ce qui est atteint, c’est la capacité d’espérer. »
— André Green

Ce concept nous permet de penser certaines cliniques de la mélancolie, du vide existentiel, ou encore de l’incapacité à aimer sans angoisse. Il nous invite aussi à porter un regard plus nuancé sur le rôle de la mère : non pas l’idéaliser, ni la juger, mais reconnaître que sa vitalité psychique est une condition fondamentale du développement de l’enfant — et qu’il est nécessaire, aussi, de soutenir les mères dans leur subjectivité, pour permettre à l’enfant de se construire comme sujet.

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Déborah Baduel est une psychanalyste passionnée, dédiée à accompagner ses patients dans leur exploration de l’inconscient pour mieux comprendre leurs conflits intérieurs. Grâce à son approche emphatique et approfondie, elle crée un espace de confiance propice à la guérison et à la transformation personnelle.