La naissance d’un enfant est souvent décrite comme un moment d’émerveillement, un aboutissement, une explosion d’amour. Pourtant, derrière cette image lumineuse, une autre réalité, plus intime et parfois douloureuse, se joue dans le cœur des jeunes mères. Peu abordée, cette transition s’apparente à un véritable travail de deuil : celui de la fusion avec son bébé.
Un lien unique qui se transforme
Pendant neuf mois, la mère vit dans une relation d’une intensité inégalée avec son enfant. Il est là, en elle, sans distance, sans interruption. Elle le nourrit sans effort conscient, le berce sans même y penser, ressent chacun de ses mouvements. Dans cet espace intra-utérin, l’enfant et la mère sont unis par un lien organique et psychique d’une absolue continuité.
Mais la naissance vient rompre cette symbiose. L’enfant devient un être séparé, doté de son propre souffle, de son propre rythme. Bien sûr, il reste totalement dépendant de sa mère, mais une première frontière, imperceptible mais réelle, s’est installée.
Au moment du retour à la maison, cette séparation devient encore plus tangible. Dans la maternité, la mère est encore dans une bulle, recentrée sur ce nouveau-né, soutenue par l’environnement médical qui la protège du monde extérieur. Mais une fois chez elle, le quotidien reprend. Le bébé n’est plus seulement son enfant : il devient un être social. Le conjoint, la famille, les amis, parfois d’autres enfants… Tous participent, à leur manière, à cette progressive ouverture de la dyade mère-bébé.
Témoignages de mères : paroles d’une séparation silencieuse
Élodie, 34 ans, maman d’un petit garçon :
« Quand j’ai quitté la maternité, j’ai ressenti un vide énorme. C’est difficile à expliquer. Mon bébé était là, bien réel, mais j’avais perdu quelque chose… J’avais envie de le garder collé à moi pour toujours. Je me sentais dépossédée, comme si le monde extérieur venait trop tôt nous séparer. »
Sophie, 29 ans, maman d’une petite fille :
« Je culpabilisais beaucoup. Je croyais que je devrais être juste heureuse. Mais je pleurais sans arrêt, sans savoir pourquoi. Ce n’est qu’en parlant avec une sage-femme que j’ai compris que je vivais un deuil : celui de notre fusion. »
Mélanie, 38 ans, maman de jumeaux :
« Avec deux bébés, j’ai été tout de suite très sollicitée. Les gens venaient sans arrêt. Je rêvais de pouvoir rester seule avec eux, comme dans une bulle. J’ai mis longtemps à accepter que nos liens évoluent, que je ne pouvais pas tout contrôler. »
Ces témoignages révèlent une dimension souvent silencieuse du post-partum : ce tiraillement entre le besoin instinctif de protéger le lien et l’inévitable ouverture à l’altérité.
Pourquoi ce sentiment de perte ?
Ce que de nombreuses mères ressentent à ce moment-là n’est pas simplement une fatigue post-partum ou un baby blues. C’est une véritable perte intérieure, une nostalgie diffuse, parfois une angoisse inexpliquée. Ce que certaines sages-femmes qualifient de « premier deuil » est en réalité un processus psychique fondamental : celui du passage de la maternité fusionnelle à une maternité relationnelle.
Le psychanalyste Didier Houzel parle d’une « matrice contenante » que la mère construit autour de son enfant. Lorsque cette matrice se transforme, elle peut laisser un vide. Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste, évoquait aussi l’état de « préoccupation maternelle primaire », ce moment où la mère est totalement tournée vers son bébé, dans une forme d’oubli d’elle-même. Le retour au réel, au social, vient bousculer cet état.
Dans certaines cultures, ce moment est ritualisé. En Chine, par exemple, les quarante premiers jours après la naissance (« zuo yue zi ») sont dédiés au repos maternel, permettant de prolonger la fusion et d’amortir la transition. En Occident, au contraire, la pression sociale pour « retrouver sa vie d’avant » rapidement peut rendre ce deuil encore plus brutal.
Exemples concrets de cette séparation invisible
Les premières visites de proches, qui, malgré leur bienveillance, viennent interrompre la bulle intime.
La nécessité de déléguer : lorsqu’un conjoint ou un grand-parent prend le relais pour quelques heures.
La première sortie sans bébé, même très courte, qui confronte à la séparation physique et émotionnelle.
La mise en place de rythmes sociaux (premières consultations, démarches administratives), qui inscrivent déjà l’enfant dans la société.
Chacun de ces moments est une micro-séparation qui peut raviver la nostalgie de la fusion initiale.
Comment accompagner ce passage ?
Reconnaître et accueillir ces émotions, sans honte ni culpabilité. Se sentir triste ou nostalgique ne signifie pas que l’on est une mauvaise mère, bien au contraire.
Se donner du temps : ralentir, prolonger autant que possible les moments de peau à peau, les temps de repli sur soi et sur son bébé.
Parler de cette expérience avec des professionnels formés (sages-femmes, psychologues, accompagnants post-partum) ou dans des groupes de parole.
Créer des rituels personnels pour symboliser ce passage : écrire une lettre à son bébé, tenir un journal de maternité, célébrer cette nouvelle étape plutôt que la subir en silence.
Une naissance pour l’enfant… mais aussi pour la mère
Ce premier deuil n’est pas uniquement la perte de la fusion avec le bébé : il est aussi la naissance d’une nouvelle identité maternelle. La femme d’avant laisse place à une femme transformée. La maternité n’est pas un état figé : elle est faite de passages, de liens qui se tissent, se délient, se réinventent.
Chaque séparation – même minuscule – prépare l’enfant à devenir lui-même. Et elle prépare la mère à être, à chaque étape, le point d’ancrage solide et aimant dont il aura besoin pour grandir.
Parler de cette expérience intime, en reconnaître la valeur et la complexité, c’est redonner aux mères la permission de ressentir, de traverser, d’évoluer. C’est leur offrir la possibilité de vivre pleinement cette transformation profonde que représente l’arrivée d’un enfant.
Chaque transition fait grandir, et chaque émotion vécue renforce le lien unique que vous avez avec votre enfant. Vous n’êtes pas seule dans ce chemin.
Si vous ressentez le besoin de parler de ce passage ou d’explorer vos émotions liées à la maternité, n’hésitez pas à me contacter. En tant que psychanalyste, je suis là pour vous accompagner avec bienveillance dans cette transition.
Prenez soin de vous et de votre lien avec votre bébé.

Laisser un commentaire