Il est des livres qui vous traversent, vous remuent, et laissent longtemps une trace. Ootlin de Jenni Fagan est de ceux-là. Un récit coup de poing, où chaque mot semble taillé dans la chair. Un texte qui raconte une enfance fracassée dans le système de protection de l’enfance écossais — mais qui parle, bien au-delà, de survie, de désir, et de choix. Ce que Fagan dit, à travers sa voix d’enfant puis d’adolescente cabossée, c’est que malgré le jeu de cartes initial, on peut choisir. Choisir de croire en la vie, de prendre le risque de l’aimer, de se construire en dépit de tout.
L’ASE : lieu de protection ou de destruction ?
Dans Ootlin, l’Aide Sociale à l’Enfance apparaît comme un système défaillant, où les enfants sont ballotés, enfermés, étiquetés. Loin de la promesse de soin et de protection, elle devient un espace de violence institutionnelle, souvent invisible aux yeux du monde. On y enferme les enfants plus qu’on ne les écoute, on les déplace au gré des logiques administratives, on leur colle des diagnostics, des casiers, des jugements définitifs.
Ce que Fagan met en lumière, c’est cette absurdité glaciale du système : la violence qui ne dit pas son nom, celle des silences, des portes qui claquent, des regards qui jugent. La fonction parentale, dans ce contexte, est absente. Ni maternel, ni le paternel : il ne reste qu’un vide, que l’enfant tente de combler à sa façon, avec les moyens du bord.
La voix, une arme de résistance
Mais il y a dans Ootlin quelque chose d’inouï : la voix. Celle de l’enfant, qui refuse de se taire. Qui écrit, qui invente, qui hurle parfois. Qui cherche un langage à la hauteur de l’indicible. L’écriture devient un acte de résistance, de survie. Un moyen de dire « je », là où tout pousse à l’effacement.
Fagan prouve, dans sa chair, que la parole n’est pas qu’un outil d’expression : c’est une arme. Un levier pour reprendre possession de son histoire. Là où le trauma enferme, la langue libère. Et c’est peut-être là, dans ce geste d’écriture, que réside le plus grand acte de foi : croire que quelque chose peut advenir de soi, même après l’abîme.
Le choix comme acte psychique
Dans ce chaos, Jenni Fagan ose formuler ce que peu de récits de trauma osent dire : le choix. Non pas un choix naïf ou magique, mais un choix arraché à la douleur, forgé dans le refus de la répétition. Choisir de croire en la vie, c’est un acte de courage. Cela suppose d’avoir pu métaboliser, symboliser, traverser. Et cela suppose aussi, parfois, qu’un Autre — un adulte, un éducateur, un lecteur — ait accepté de croire en cette possibilité.
Dans mon travail de thérapeute, je rencontre parfois des patients qui, comme Jenni Fagan, ont grandi dans des environnements insécures, abandonnés par ceux qui auraient dû les protéger. Et je suis toujours frappé par la puissance de vie qui peut surgir, malgré tout. Par cette pulsion de sens, ce besoin de comprendre, d’élaborer, de transformer.
Un récit nécessaire
Ootlin est un livre nécessaire. Non seulement parce qu’il témoigne des violences systémiques infligées aux enfants, mais parce qu’il montre qu’il est possible de faire quelque chose de ces violences. Il ne s’agit pas de les effacer, encore moins de les justifier — mais de les inscrire quelque part, dans un récit, dans un lien, dans une vie.
Jenni Fagan ne donne pas de leçon. Elle tend un miroir. Et dans ce miroir, il ne s’agit pas seulement de voir l’enfant qu’elle a été. Il s’agit de regarder ce que notre société fait de ses enfants. Et de ce qu’il est encore possible de réparer.

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