Ressusciter la mère, le texte intense de Solveig Foucher, frappe dès le titre par sa puissance évocatrice. Que signifie ce geste impossible : « ressusciter » celle qui n’est plus ? Est-ce la mère réelle qu’il s’agit de ramener à la vie, ou bien la mère intérieure, celle dont l’absence a laissé un vide béant dans la psyché ?
Ce récit autobiographique nous donne à voir le long chemin d’une femme confrontée très jeune à la perte maternelle. Sans pathos ni plainte, avec une écriture d’une grande justesse, l’autrice nous offre un témoignage qui touche profondément. Car au-delà de l’histoire individuelle, il s’agit de la quête universelle de toute personne confrontée au deuil : comment retrouver, dans l’après-coup, un lien symbolique avec celle qui a disparu trop tôt ?
D’un point de vue psychanalytique, Ressusciter la mère interroge ce qui se joue dans le travail du deuil et dans la transmission psychique lorsqu’un des piliers originaires vient à manquer. Il s’agit, à travers ce livre, d’une tentative de réparer le trou dans la filiation, de redonner sens et forme à ce qui fut laissé en friche.
Le deuil maternel comme point de rupture identitaire
La perte de la mère à l’adolescence constitue un événement qui bouleverse en profondeur la construction du Moi. À cette période de la vie, marquée par la quête identitaire, l’adolescent est pris entre l’élan vers l’autonomie et le besoin encore vital de figures parentales soutenantes. Pour Solveig, s’ajoute le sentiment de culpabilité :
J’ai, il y a quelques temps, fortement culpabilisé de cette époque où je me suis vue grandir, devenir adolescente et me détacher profondément d’elle, alors qu’elle était déjà si malheureuse. (p.66)
Lorsque la mère disparaît brutalement, le tissu narcissique du sujet est mis à mal. Freud, dans Deuil et mélancolie (1917), décrit le deuil comme un processus nécessaire de désinvestissement libidinal de l’objet perdu. Mais quand la perte est trop soudaine, trop violente, ce travail peut rester inachevé, laissant place à un vide insupportable. Lacan parlerait ici d’un trou dans le symbolique, d’une béance que rien ne vient border. Solveig le dit très bien :
Difficile de faire le deuil d’un évènement inacceptable (…) Le processus est là, on continue sa vie, on fait, on refait sa vie, mais l’incompréhension réside, la souffrance, on l’enterre sous les sourires. (p.145)
Dans le cas de Solveig Foucher, cette perte précoce entrave le processus d’identification à la mère. Que devient le devenir-femme lorsque le modèle maternel s’efface au moment même où l’adolescente cherche un repère ? La mère, absente du présent et du futur, ne peut plus servir de point d’appui pour l’élaboration d’une identité féminine. Ce manque profond façonne la trajectoire du sujet, marquée par une quête silencieuse, longtemps sans mots, pour retrouver un lien possible.
Ressusciter dans l’après-coup : le travail de mémoire comme élaboration
C’est dans l’après-coup que l’écriture de Ressusciter la mère se propose comme un acte de symbolisation. Bien des années après la perte, l’autrice engage un véritable travail de mémoire. Ce que l’adolescente endeuillée n’avait pu dire, l’adulte cherche enfin à le formuler, à le mettre en forme.
L’écriture apparaît ici comme un support du travail du deuil. Elle permet de figurer ce qui était resté informe, de maintenir vivant ce qui menaçait de disparaître dans l’oubli ou dans le chaos intérieur. Par cet acte, Solveig Foucher rejoint ce que Freud désignait comme la possibilité d’un détachement progressif de l’objet perdu : non pas dans l’oubli, mais dans la transformation de la douleur en mémoire apaisée.
Le texte opère aussi une régression créative : il retourne vers l’enfant endeuillée, celle qui n’a pas eu les mots, ni les bras de la mère, pour traverser l’effroi. C’est par ce retour, ce mouvement intérieur, que l’élaboration devient possible. Le livre n’est pas tant un tombeau pour la mère qu’un espace vivant où se rejoue, enfin, la rencontre.
La grand-mère comme support de la fonction maternelle
Dans ce parcours de réparation psychique, la figure de la grand-mère occupe une place essentielle. Elle incarne le tiers féminin qui vient soutenir ce qui aurait pu s’effondrer. Elle n’est pas la mère, mais elle devient celle qui permet à la fonction maternelle de perdurer malgré la disparition.
Elle n’a pu nous laisser qu’une fois qu’elle nous savait heureuses et comblées. (…) C’était elle, notre canne. (…) Elle a passé toute sa vie à me la rendre moins cruelle. (p.110-112)
La grand-mère joue un rôle identificatoire : par sa présence aimante, constante, elle offre un cadre où l’enfant peut encore s’appuyer. Elle assure une continuité de l’histoire familiale, un fil ténu mais solide entre les générations.
L’importance de cette transmission transgénérationnelle est capitale dans l’élaboration du traumatisme. Là où la mère n’a pu transmettre, la grand-mère vient, discrètement mais puissamment, relayer ce qui permet de se construire comme sujet. Elle incarne ce tiers qui, dans la filiation, permet au traumatisme de ne pas se figer en un impossible à dire.
Ressusciter la mère est bien plus qu’un récit de deuil : c’est un acte de filiation psychique. Par son écriture, Solveig Foucher inscrit enfin la mère disparue dans une chaîne signifiante. Ce livre témoigne de la possibilité de transformer la perte en mémoire, la douleur en lien, le silence en parole.
Ce que ce texte nous enseigne, c’est que ressusciter la mère n’est pas la ramener à la vie, mais lui donner, au cœur du sujet, une place vivante dans le langage, dans la pensée, dans l’histoire transmise. L’écriture devient ainsi le lieu où se tisse une nouvelle continuité, où le féminin, malgré la perte, se transmet encore et se réinvente.

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