Primée aux BAFTA et déjà utilisée comme support pédagogique dans des collèges et lycées britanniques, la série Adolescence, disponible sur Netflix, ne laisse personne indifférent.
Le point de départ est brutal : Jamie, 13 ans, est accusé du meurtre d’une camarade de classe. Mais derrière le drame judiciaire, c’est une plongée vertigineuse dans les zones d’ombre de l’adolescence contemporaine : influence toxique des réseaux sociaux, poids du patriarcat, fragilité des repères familiaux et incapacité des adultes à contenir ou prévenir la violence.
Comme l’écrivait Philippe Jeammet : « La violence chez les jeunes n’est jamais une simple pulsion destructrice : c’est le cri d’un sujet qui n’a pas trouvé d’oreille. »
Adolescence et violence juvénile : la masculinité toxique en héritage
Le crime de Jamie n’est pas présenté comme l’acte isolé d’un « monstre », mais comme l’aboutissement d’un faisceau de tensions : frustrations, moqueries, isolement, incapacité à exprimer autrement que par la rage ce qui déborde de lui.
La série met en avant le rôle des idéologies masculinistes et des figures dangeureusement médiatiques comme Andrew Tate, dont les discours séduisent une partie de la jeunesse masculine en quête d’identité.
D. W. Winnicott nous rappelle : « Quand un adolescent ne trouve pas les mots pour exprimer sa souffrance, il la décharge dans l’acte. Le passage à l’acte violent, c’est souvent la faillite du symbolique. »
👉 Ici, ce que la série met en scène, c’est le moment où l’absence de médiation symbolique conduit à une issue tragique.
Réseaux sociaux : catalyseurs de haine et d’isolement
Derrière le récit, Adolescence propose une critique radicale du numérique. Les réseaux sociaux y apparaissent comme des chambres d’écho où la haine se nourrit et s’intensifie.
- Harcèlement, moqueries et humiliation publique deviennent monnaie courante.
- Les adolescents s’exposent à des contenus extrêmes que leurs parents ne soupçonnent pas.
- Les algorithmes renforcent l’isolement en dirigeant les jeunes vers des communautés radicalisées.
Serge Tisseron met en garde : « Les réseaux sociaux offrent l’illusion d’un lien, mais souvent ils renforcent la solitude intérieure. Ils accentuent la comparaison, la honte et le rejet. »
👉 Sur le plan psychique, il s’agit d’une dérive identificatoire : l’ado se construit non pas dans l’échange réel mais dans l’imaginaire numérique, là où le désir de reconnaissance se pervertit en haine et en exclusion.
Dynamiques familiales : entre aveuglement et transmission inconsciente
L’un des aspects les plus puissants de la série est la représentation des parents.
- Le père de Jamie oscille entre violence et impuissance, illustrant combien les figures masculines peuvent être à la fois défaillantes et destructrices.
- La mère, plus effacée, incarne une forme de soumission, ou du moins d’invisibilité, qui rend impossible toute médiation symbolique.
- Les parents semblent incapables de percevoir les signaux d’alerte : isolement, colère, obsession du numérique.
👉 En psychanalyse, cette absence de regard est fondamentale : c’est le regard parental, au sens symbolique, qui permet à l’enfant d’exister et de se contenir. Quand ce regard est absent, l’adolescent se retrouve livré sans défense à la brutalité du monde. Didier Lauru le résume ainsi : « La fonction parentale, c’est d’être un pare-excitation. Quand ce pare-feu s’effondre, l’adolescent est livré sans défense. »
Patriarcat et sexisme intériorisé
Le choix scénaristique — un garçon qui tue une fille — n’est pas anodin. La série interroge le patriarcat, non comme une structure abstraite, mais comme une réalité incarnée dans la vie quotidienne des adolescents.
- Les filles sont exposées à une violence qui reste banalisée.
- Les garçons reproduisent inconsciemment des schémas sexistes hérités de la famille, des médias, de la culture numérique.
- Le meurtre apparaît comme une mise en acte radicale de cette domination.
Elisabeth Roudinesco le souligne : « L’éducation des garçons reste encore trop souvent prise dans un modèle de domination. Pour exister, ils croient devoir s’opposer, soumettre ou détruire. »
👉 D’un point de vue psychanalytique, André Green rappelle combien la haine des femmes peut s’ancrer dans la dépendance originaire à la mère : « La haine des femmes est une tentative de tuer en soi la dépendance originelle à la mère. »
Prévenir et ouvrir le débat : de la fiction à l’éducation
Si la série a tant d’impact, c’est parce qu’elle ne cherche pas seulement à choquer. Elle ouvre un espace de discussion, dans les écoles comme dans les familles.
- Au Royaume-Uni, Adolescence est projetée dans des établissements scolaires pour sensibiliser aux dangers des réseaux sociaux et aux dérives idéologiques.
- Elle questionne la responsabilité des adultes : comment encadrer, dialoguer, accompagner les adolescents dans leurs usages numériques et leurs relations affectives ?
- Elle invite à revaloriser l’éducation émotionnelle et la prévention des violences de genre.
Yann Leroux nous alerte : « L’ado qui se réfugie dans les écrans cherche à maîtriser son angoisse. Mais ce qu’il trouve, ce sont des miroirs déformants qui radicalisent ses peurs et ses désirs. »
👉 Pour les thérapeutes, cette série devient une matière clinique précieuse : elle permet aux adolescents de se reconnaître, d’oser parler, de mettre en mots ce qui souvent reste tû.
Conclusion
La série Adolescence agit comme un électrochoc. En mettant en scène le passage à l’acte d’un adolescent, elle nous force à regarder en face ce que nous préférons souvent ignorer : la violence sourde, la solitude numérique, le poids du patriarcat, l’impuissance parentale.
Mais elle est aussi un outil de prévention et de réflexion collective. Elle rappelle que l’adolescence n’est pas qu’un âge de transition, mais un champ de bataille psychique où se joue l’avenir de nos sociétés.

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