Il fait 30°C dans une salle de classe de collège. Une élève porte un débardeur. La sanction tombe : obligation d’aller chercher un pull, qu’elle devra garder toute la journée malgré la chaleur. Motif invoqué : « Les bretelles de soutien-gorge se voient, cela excite les garçons. »
Une scène banale ? Non. Un symptôme alarmant. Car derrière ce geste en apparence anodin se cache un message lourd de conséquences : le corps féminin est coupable d’exister, et les filles doivent s’adapter pour que les garçons n’aient pas à se contrôler.
Le vieux réflexe : invisibiliser le féminin
Depuis toujours, le corps des femmes est scruté, jugé, réglementé. L’école n’échappe pas à ce vieux réflexe patriarcal :
- Dans certains établissements, on interdit les shorts jugés « trop courts ».
- Ailleurs, on sanctionne les crop-tops, les bretelles, ou même un maquillage jugé trop visible.
Sous couvert de « décence » ou de « respect », on rejoue la même histoire : le féminin dérange.
Et au lieu de donner aux garçons des outils pour gérer leurs émotions, on exige des filles qu’elles s’effacent.
Un apprentissage implicite : la honte et la culpabilité
Ce type d’injonction transmet un triple message aux adolescentes :
- Ton corps est une provocation. Même si tu n’as rien fait, même si tu cherches juste à te sentir bien dans la chaleur.
- Tu es responsable des réactions des autres. Si un garçon est troublé, c’est à toi de te couvrir.
- Ta liberté a moins de valeur que leur confort.
À l’adolescence, quand l’image de soi est fragile et en construction, ce discours peut être dévastateur.
Les filles risquent d’intérioriser la honte de leur propre corps, de culpabiliser pour un regard posé sur elles, et de croire que leur autonomie doit toujours être sacrifiée pour protéger l’autre.
Quand la culpabilisation ouvre la voie à la culture du viol
Et c’est là que se niche le danger le plus grave.
En laissant croire que la tenue d’une fille peut justifier l’excitation d’un garçon, on diffuse en creux un message redoutable :
si violences sexuelles il y a, c’est parce qu’elle était trop « indécente ».
C’est le cœur même de ce qu’on appelle la culture du viol.
Une culture qui renverse la responsabilité : l’auteur est excusé, la victime est culpabilisée.
- On dira : « Elle l’a cherché. »
- On insinuera : « Avec sa jupe courte, elle savait ce qu’elle faisait. »
- On fera porter la faute non sur l’agresseur mais sur la liberté vestimentaire de la victime.
Ainsi, quand l’école contraint une collégienne à cacher ses épaules, elle ne fait pas qu’imposer une règle vestimentaire : elle participe, malgré elle, à l’installation d’un système qui normalise la culpabilisation des victimes.
La pulsion, la frustration et l’éducation
Freud rappelait que la pulsion fait partie intégrante de la vie psychique. Elle ne disparaît pas : elle doit être sublimée, c’est-à-dire transformée, régulée, mise au service de la vie sociale.
Apprendre à tolérer la frustration, c’est un travail éducatif fondamental. C’est un des rôles de l’école : transmettre des repères, offrir un cadre où chacun apprend à vivre avec ses désirs sans les imposer à l’autre.
Mais si, au lieu d’enseigner cette maîtrise, on choisit de punir les filles, on envoie aux garçons un autre message :
- « Tes pulsions sont normales, tu n’as pas à les questionner. »
- « C’est aux filles de se débrouiller pour ne pas te troubler. »
- « Si tu dépasses les limites, tu pourras toujours dire que tu as été provoqué. »
On voit bien où cela conduit : à l’impunité masculine, et à l’intériorisation par les filles d’une responsabilité qui n’est pas la leur.
L’école comme miroir de la société
Cette scène du débardeur n’est pas un détail isolé. Elle reflète une tension sociale plus large :
- On proclame l’égalité filles-garçons.
- On affiche des campagnes contre le sexisme.
- Mais dans la pratique, on continue de réguler le corps des filles, pas le comportement des garçons.
Or, l’adolescence est un moment charnière. Les messages implicites qui y sont transmis pèsent durablement dans la construction identitaire et relationnelle.
L’école a donc une immense responsabilité : elle peut soit reproduire les vieux schémas, soit devenir un lieu d’émancipation et de véritable égalité.
Un message dévalorisant aussi pour les garçons
On pourrait croire que ces règles ne concernent que les filles. Mais en réalité, elles portent aussi un jugement implicite sur les garçons.
Le message est le suivant :
- « Vous n’êtes pas capables de vous contrôler. »
- « Votre désir est une force brute, irrépressible. »
- « Il faut donc adapter le monde autour de vous pour vous protéger de vous-mêmes. »
Autrement dit, on rabaisse les garçons à l’état d’êtres incapables de maîtrise, dominés par leurs pulsions. Or, c’est tout aussi réducteur et infantilisant.
L’éducation devrait transmettre l’idée inverse : que les garçons sont pleinement capables de réfléchir à leurs émotions, de différer leurs envies, de respecter l’autre. Leur envoyer un message contraire, c’est les enfermer dans une caricature de virilité agressive, qui leur fait autant de mal qu’aux filles.
Conclusion : sortir de l’inversion des responsabilités
La vraie question n’est pas : « Comment couvrir les filles pour qu’elles ne provoquent pas ? »
La vraie question est : « Comment apprendre aux garçons que leurs pulsions n’autorisent ni leur perte de contrôle, ni la restriction de la liberté des filles ? »
Continuer à exiger des adolescentes qu’elles se taisent, se couvrent, s’effacent, c’est préparer le terrain à une société où l’on dira encore : « Si elle a été agressée, c’est qu’elle l’avait bien cherché. »
Et continuer à dire aux garçons qu’ils n’ont pas de prise sur leurs émotions, c’est leur refuser la possibilité de développer une masculinité respectueuse, autonome et libre.
Lutter contre le sexisme à l’école, c’est lutter contre la culture du viol et contre une vision dégradante des garçons.
Et cela commence par un principe simple : le corps des filles n’est pas une faute, et les garçons ne sont pas condamnés à être des prédateurs.

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