Une étrangeté intime
« Je ne me reconnais plus », dit Agnès, expatriée en Amérique du Sud depuis deux ans.
Elle aime profondément ce pays, sa lumière, sa musique, son énergie. Et pourtant, quelque chose résiste : sa voix, son humour, sa façon d’être au monde. En espagnol, elle se sent réduite, maladroite, « étriquée ». Elle parle, mais ne se sent pas entendue comme elle l’était en français.
Beaucoup d’expatriés partagent ce vertige : le passage d’une langue à une autre ne touche pas seulement la communication. Il engage la structure du moi, la vie affective, et le rapport au désir.
Parler dans une autre langue : un déplacement de soi
Apprendre à parler une autre langue, ce n’est pas seulement maîtriser de nouveaux mots : c’est apprendre à respirer autrement, à habiter un autre espace symbolique.
Freud nous rappelait que « les mots étaient à l’origine des mots magiques, et aujourd’hui encore, ils gardent beaucoup de leur ancienne puissance ». Parler, c’est donc déjà agir sur soi et sur le monde. Changer de langue, c’est changer de monde intérieur.
Dans une langue étrangère, nous devenons d’abord des locataires précaires : tout semble disponible, mais rien n’appartient vraiment. Les nuances, les lapsus, les sous-entendus — tout ce qui fait le sel du langage — échappent. Or, c’est précisément dans ces interstices que se loge la singularité du sujet.
Agnès le dit ainsi :
« En espagnol, j’ai l’impression d’avoir moins d’esprit. Mes phrases sont plates, mes émotions retenues. En français, je me sens vivante, drôle, parfois piquante… ici, j’ai l’impression de ne plus avoir de couleurs. »
La langue n’est donc pas seulement un outil de communication : elle est le lieu où le sujet se dit, se pense et se déploie.
Le langage comme enveloppe psychique
La langue maternelle n’est pas un simple moyen d’expression. Elle constitue une enveloppe affective. C’est elle qui a accueilli les premiers mots d’amour, les premières peurs, les premières séparations. Elle contient la voix de la mère, la musique du foyer, le rythme des émotions.
Didier Anzieu parlait du Moi-peau : une peau psychique qui protège, sépare et contient. La langue joue un rôle analogue. Quand on vit dans une autre langue, cette peau symbolique s’étire ou se fissure. Il faut en fabriquer une nouvelle, plus fine, plus vulnérable.
Beaucoup de bilingues témoignent d’un trouble identitaire : ils ne ressentent pas la même intensité émotionnelle selon la langue qu’ils parlent. En français, dire « je t’aime » réveille tout un héritage de chansons, de poésie, de mémoire intime. En anglais, « I love you » paraît plus simple, presque plus léger. Et pourtant, cette simplicité peut aussi devenir un refuge, un espace de liberté face à la densité du passé.
Penser et rêver dans une autre langue
Les rêves, souvent, révèlent le véritable territoire intérieur.
Chez certains expatriés, voir apparaître la langue du pays d’accueil dans leurs rêves marque un tournant : la langue étrangère devient langue du désir, signe que le psychisme s’y est installé.
Mais cela n’est pas sans perte. Penser dans une autre langue, c’est aussi penser autrement : chaque langue découpe la réalité selon ses propres catégories symboliques.
Comment traduire saudade, vergüenza ajena ou flânerie ?
La traduction n’est jamais neutre ; elle réécrit le rapport au monde.
Nancy Huston, qui a choisi d’écrire en anglais plutôt qu’en français, disait :
« Changer de langue, c’est perdre un monde et en gagner un autre. »
Pour Agnès, l’espagnol reste encore la langue du dehors : elle y comprend, elle y agit, mais elle n’y rêve pas. Ses rêves demeurent français, comme une fidélité inconsciente à son monde d’origine.
Langue et vie amoureuse : l’impossible rencontre ?
Dans le champ amoureux, la langue joue un rôle décisif.
Séduire, c’est manier les mots, le ton, la musicalité. C’est jouer avec les nuances, les sous-entendus, l’humour. Pour celui ou celle qui n’est pas à l’aise dans la langue du pays, la séduction devient laborieuse — comme si l’on tentait une danse dont on ignore les pas.
« Je me sens fade, dit Agnès. En français, je plaisais, je savais jouer. Ici, je suis scolaire, timide, sans nuance. »
Le rapport amoureux devient alors le miroir cruel du rapport à la langue : comment être désirée quand on ne peut pas se dire ?
L’exil linguistique réactive parfois les blessures narcissiques les plus anciennes : celles de ne pas être entendue, reconnue, comprise.
Certaines personnes, au contraire, trouvent dans la langue étrangère un espace d’audace nouvelle.
Les mots n’ont pas la même charge émotionnelle : ils permettent d’oser davantage.
Mais cette liberté a un prix — celui d’une certaine distance avec soi-même.
Quand le bilinguisme devient création
Pourtant, vivre entre deux langues peut être une chance : celle de la création de soi.
Le bilinguisme ouvre une possibilité de se réinventer, de tisser un espace psychique entre deux mondes, deux imaginaires.
Julia Kristeva écrit dans Étrangers à nous-mêmes :
« Tout étranger est étranger à lui-même. »
La langue étrangère devient alors le miroir de cet exil intérieur : elle confronte à la question de l’identité, mais aussi à la possibilité de la transformer.
Donald Winnicott affirmait :
« C’est dans le jeu, et seulement dans le jeu, que l’individu peut être créatif. »
Vivre entre deux langues, c’est apprendre à jouer autrement, à inventer un nouvel espace de subjectivation.
Réhabiter sa parole
La langue est bien plus qu’un moyen de dire : elle est une maison psychique.
Quand elle manque, tout vacille. Mais lorsqu’on parvient à y faire place pour une autre, le sujet se découvre capable d’habiter plusieurs mondes à la fois.
Trouver sa voix dans une autre langue, c’est renouer avec cette puissance du mot dont parlait Freud : le mot comme acte magique, capable de recréer du sens là où le silence menaçait.
Ce que montre le parcours d’Agnès, c’est qu’il ne s’agit pas de choisir entre deux langues, mais de les faire dialoguer.
Parler, penser, rêver dans une autre langue : c’est parfois se perdre un peu, mais aussi se retrouver autrement.

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