Il y a, dans l’expatriation, une manière singulière d’entrer en relation.
Les amitiés qui s’y nouent ne ressemblent pas toujours à celles que l’on a laissées « au pays ». Elles sont souvent plus rapides, plus denses, plus vitales aussi. Comme si l’ailleurs comprimait le temps et obligeait les liens à se former autrement.
Être expatrié, c’est vivre sans filet.
Sans la famille à portée de main, sans les amis d’enfance, sans les repères sociaux et culturels qui soutiennent habituellement l’identité. Dans ce contexte, l’amitié devient un point d’appui fondamental. Elle n’est pas un simple « plus » dans la vie sociale : elle est souvent une condition de survie psychique.
Des liens hors du temps
Beaucoup d’expatriés racontent la même chose : des rencontres fulgurantes.
On se parle vite, profondément. On partage des fragments de soi que l’on n’aurait peut-être jamais livrés aussi tôt ailleurs. Les histoires de vie s’échangent autour d’un café, d’un apéritif improvisé, d’un message envoyé tard le soir parce que l’angoisse monte ou que la solitude se fait trop lourde.
Ces amitiés se construisent dans un espace « hors du temps ».
Le passé est loin, parfois douloureux. L’avenir est incertain. Alors tout se joue dans le présent. On se choisit dans l’urgence affective, dans la reconnaissance mutuelle d’un même déracinement.
Il y a souvent une illusion de famille :
« On se comprend sans trop expliquer. »
« On vit la même chose. »
« On est un peu dans le même bateau. »
Et cette illusion n’est pas vaine. Elle a une fonction psychique essentielle : elle permet de ne pas sombrer dans l’isolement, de soutenir le sentiment d’exister dans un environnement étranger.
L’intensité comme nécessité
L’intensité de ces liens est une réponse à la perte. À la perte du cadre familier, de la langue maternelle parfois, du statut social antérieur, de la continuité biographique.
En expatriation, on ne se raconte pas pour se mettre en scène.
On se raconte pour se rassembler.
Ces amitiés peuvent être très soutenantes : on y dépose ses doutes, ses découragements, ses élans aussi. Elles permettent de mettre des mots sur ce qui, autrement, pourrait rester confus : le sentiment d’étrangeté, la nostalgie, la culpabilité parfois d’être parti, ou celle de vouloir rentrer.
Des liens éphémères… et pourtant fondateurs
Mais ces amitiés sont souvent vouées à se transformer, voire à s’éteindre.
Un déménagement. Un retour au pays. Une nouvelle expatriation. Et soudain, le lien se distend, parfois brutalement.
Cela peut être vécu comme une répétition de la perte.
« Encore un lien qui disparaît. »
« Encore une relation qui n’aura pas duré. »
Et pourtant, leur brièveté n’enlève rien à leur valeur.
Ces amitiés laissent une empreinte. Elles ont permis, à un moment donné, de tenir, de traverser, de se sentir moins seul dans l’épreuve du déplacement.
L’erreur serait de les mesurer à l’aune de la durée.
En expatriation, la fonction d’un lien compte parfois davantage que sa longévité.
Quand le refus de créer des liens devient une protection
À l’inverse, certaines personnes choisissent — consciemment ou non — de ne pas créer d’amitiés sur place.
J’ai en tête cette femme expatriée qui me disait :
« Je ne veux pas m’attacher. Je sais que je ne resterai pas. Je ne veux pas m’ancrer ici. »
Son refus de nouer des liens amicaux n’était pas un manque de désir relationnel, mais une stratégie de protection.
Créer des amitiés aurait signifié reconnaître une forme d’installation, accepter une appartenance temporaire qu’elle refusait psychiquement. Elle vivait son expatriation comme une parenthèse, presque comme un sursis, et non comme un lieu à investir affectivement.
Ne pas s’attacher lui permettait de rester tournée vers l’ailleurs — parfois vers le pays quitté, parfois vers un futur idéalisé.
Mais ce choix avait un coût : une grande solitude, une vie affective appauvrie, et une tension permanente entre le corps « ici » et le désir « ailleurs ».
Refuser le lien peut ainsi être une manière de ne pas trahir un projet de retour, de ne pas « se perdre » dans un pays que l’on ne veut pas aimer. Mais cela peut aussi figer le sujet dans un entre-deux inconfortable, où l’on n’habite jamais vraiment le présent.
Ce que ces amitiés disent de l’expatriation
Les amitiés d’expatriation révèlent quelque chose de fondamental :
nous avons besoin des autres pour nous sentir réels, surtout lorsque nos repères identitaires vacillent.
Qu’elles soient intenses, brèves, profondes ou évitées, elles parlent toutes de la même chose :
du besoin de lien face au déracinement.
Peut-être que l’enjeu n’est pas de chercher des amitiés « qui durent », mais des liens suffisamment bons pour accompagner une étape de vie.
Des liens qui ne promettent pas l’éternité, mais qui offrent une présence juste, au moment où elle est nécessaire.
Et cela, en expatriation, est déjà immense.

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