Dissociation Émotionnelle: Un Mécanisme de Survie Complexe

Dans mon cabinet, Astrid me confie qu’elle ne ressent pas la souffrance. Elle évoque les maltraitances subies dans son enfance avec une froideur qui tranche avec la gravité de son récit. Son ton est neutre, presque détaché, comme si elle racontait l’histoire de quelqu’un d’autre. Ce détachement émotionnel est un mécanisme de défense bien connu en psychanalyse : la dissociation.

Quand le psychisme se protège de l’insupportable

Face à un traumatisme insoutenable, l’appareil psychique met en place des stratégies de survie. L’une d’elles est la dissociation, qui permet à l’individu de se couper de ses émotions pour éviter un effondrement psychique. Freud (1895) décrivait déjà ce processus sous l’angle de la névrose traumatique, où l’appareil psychique, submergé par un excès de stimulation, se défend en se clivant. Plus tard, Pierre Janet (1889) a approfondi cette notion en distinguant la dissociation comme un processus de fragmentation de la conscience.

L’enfant victime de violences, par exemple, peut se désinvestir de son propre vécu, comme s’il n’en était pas l’acteur principal. Ce clivage entre le ressenti et l’événement lui permet de continuer à fonctionner dans un environnement hostile. Alice Miller (1983), dans « Le Drame de l’enfant doué », évoque comment certains enfants développent un « faux-self » pour s’adapter à un cadre familial maltraitant, refoulant leur souffrance dans les profondeurs de l’inconscient.

Une mémoire sans affect

Lorsque la dissociation devient un mode de fonctionnement persistant, elle peut engendrer une mémoire traumatique désaffectivisée. La personne se souvient des faits, parfois avec une précision clinique, mais sans y associer d’émotion. Ce phénomène est souvent observé chez les survivants de violences répétées, comme les enfants maltraités ou les victimes d’abus. Leur discours peut sembler froid, voire indifférent, mais cette apparente insensibilité est en réalité une protection contre une douleur trop intense.

Astrid, par exemple, raconte qu’elle ne souffre jamais. Lorsqu’elle devrait être triste, elle ressent de la colère. Elle dit : « Ne rien ressentir me rend moins humaine. Je n’ai pas d’empathie, je suis trop fermée. » Elle a l’impression d’avoir fait face à son enfance car elle est capable d’en parler avec froideur. Elle décrit les maltraitances et l’abandon qu’elle a vécus comme un récit figé dans le temps, sans larmes, sans douleur apparente. Pourtant, elle commence à réaliser qu’elle est coupée émotionnellement, qu’elle ne parvient pas à ressentir la souffrance. Cette prise de conscience est souvent un premier pas vers un travail thérapeutique plus en profondeur.

Dans une étude clinique de Van der Kolk (1994), il est démontré que les souvenirs traumatiques restent souvent figés dans une mémoire implicite, échappant à une intégration narrative classique. Comme Astrid, certaines personnes peuvent croire qu’en racontant leurs traumatismes sans émotion, elles en ont triomphé, alors qu’en réalité, elles se sont seulement protégées d’une douleur encore insoutenable.

Les conséquences de cette coupure émotionnelle

À long terme, cette absence de souffrance peut entraver la capacité à éprouver des émotions, y compris dans des contextes qui ne sont plus menaçants. L’individu peut se sentir étranger à lui-même, incapable de ressentir du plaisir ou de la tristesse. Dans les relations interpersonnelles, cela peut se traduire par une difficulté à établir des liens profonds, par peur de se reconnecter à des affects douloureux.

Winnicott (1960) parle du « faux-self » comme d’une protection mise en place pour éviter l’effondrement psychique. Mais cette protection a un coût : elle empêche d’être pleinement en contact avec soi-même et les autres. Astrid exprime cette difficulté lorsqu’elle confie qu’elle « n’a pas d’empathie » et qu’elle se sent « trop fermée ». Ce ressenti est typique des personnes qui ont appris à survivre en se coupant de leurs émotions. Elles peuvent avoir des relations fonctionnelles, mais sans véritable engagement affectif, car la réactivation des émotions refoulées leur semble trop menaçante.

Vers une réappropriation des émotions

Le travail analytique vise souvent à restaurer ce lien entre le vécu et l’émotion. Cela passe par la mise en mots du traumatisme, mais aussi par une exploration en douceur des affects refoulés. Reconnaître que cette froideur apparente est une forme de protection permet d’accompagner la personne vers une reconquête progressive de sa sensibilité.

Car derrière l’absence de souffrance, il y a souvent une douleur encore trop insoutenable pour être pleinement reconnue. Loin d’être un simple « manque d’émotion », cette dissociation est un témoignage silencieux des blessures profondes du psychisme. L’aider à faire émerger ce qui a été figé est une manière de lui permettre de redevenir pleinement sujet de son histoire.

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Déborah Baduel est une psychanalyste passionnée, dédiée à accompagner ses patients dans leur exploration de l’inconscient pour mieux comprendre leurs conflits intérieurs. Grâce à son approche emphatique et approfondie, elle crée un espace de confiance propice à la guérison et à la transformation personnelle.