Être parent à l’étranger, c’est offrir à ses enfants un nouvel horizon. Mais c’est aussi se demander ce qu’on transmet et ce qui se perd. Beaucoup de parents expatriés me confient :
« J’ai peur qu’ils oublient d’où ils viennent »,
« Je ne veux pas qu’ils perdent leur français »,
« J’ai parfois l’impression d’être le seul à porter nos traditions ».
Élever un enfant loin de sa culture d’origine, c’est accepter que ses racines se développent dans un autre sol — avec de nouvelles couleurs, de nouvelles branches. Entre transmission et adaptation, loyauté et liberté, cet équilibre crée parfois des tensions invisibles. Cet article explore ce mouvement intérieur.
L’enfant expatrié : un sujet entre plusieurs mondes
L’enfant né ou élevé à l’étranger ne reçoit pas une seule culture : il en habite plusieurs. Il apprend très tôt à passer d’un univers à l’autre, à changer de langue, de codes, d’humour, de gestes.
Du point de vue psychanalytique, cette pluralité forme un espace psychique unique : un “entre-deux”, parfois fertile, parfois profondément conflictuel.
Lorsque l’environnement est éclaté entre plusieurs cultures, l’enfant peut ressentir :
- un tiraillement permanent;
- un enrichissement considérable;
- ou une obligation de choisir.
L’enfant capte les failles et les forces de ses parents. Il perçoit très vite :
- la nostalgie d’un parent,
- les difficultés linguistiques,
- la fierté attachée à certaines traditions,
- la fatigue d’être “l’étranger” dans la vie quotidienne.
Il intègre tout cela dans sa propre identité.
Quand la culture d’origine devient un enjeu de loyauté
Beaucoup d’enfants expatriés traversent un moment où ils rejettent la culture d’origine — par honte, par désir d’intégration, ou par simple besoin d’autonomie.
La honte de la différence : À l’école, l’enfant comprend très vite ce qui est “normal” et ce qui l’est moins. Parler français à la maison, manger différemment, ne pas comprendre certains codes… Peut devenir source de gêne, voire d’évitement.
Le rejet comme mouvement de séparation : Sur le plan analytique, rejeter la culture d’origine peut être une manière de se séparer psychiquement du parent, tout comme l’adolescent rejette les valeurs familiales pour se construire. La culture devient alors un terrain symbolique où l’enfant affirme sa liberté.
La loyauté invisible : À l’inverse, certains enfants s’accrochent à la culture familiale comme à un refuge. Ils sentent — inconsciemment — que leurs parents ont besoin qu’ils portent cette transmission. C’est ce que les théoriciens systémiciens appellent la loyauté transgénérationnelle.
Le rôle de la langue : le lieu le plus intime des racines
La langue est un territoire intérieur.
On ne parle jamais seulement pour communiquer.
On parle pour être.
Pour les enfants expatriés, le français est souvent la langue :
- de la tendresse,
- des émotions premières,
- des consignes familiales,
- des souvenirs.
Mais il peut aussi devenir une langue “scolaire”, ingrate, abstraite, si elle est enseignée en dehors du vécu.
Les tensions familiales invisibles : ce que chaque parent joue dans l’expatriation
Dans les couples mixtes, l’un devient le parent familier, l’autre le parent étranger.
L’enfant se construit à partir de cette dissymétrie. Le parent étranger doit trouver sa légitimité dans un pays où ses repères n’existent pas. Il peut porter certaines blessures :
- La perte du pays.
- Le fantasme du retour.
- La culpabilité de transmettre “moins”.
- Parfois un sentiment d’appauvrissement culturel.
L’enfant ressent ces ambivalences et peut tenter de “réparer”, de rééquilibrer.
Comment transmettre sans forcer ? Les pistes thérapeutiques
Faire de la culture un espace vivant : Les enfants n’intègrent pas une culture par injonction.
Ils l’intègrent par plaisir, par jeu, par affects liés.
Raconter son pays.
Partager des rituels.
Montrer des photos.
Créer un lien vivant et incarné.
Parler de soi, pas de “ce qu’il faut faire” : Dire :
- “Dans ma famille, on faisait…”
- “Quand j’étais enfant…”
- “Cette fête me fait penser à…”
L’enfant intègre cela comme un récit, pas comme une règle.
Accepter les phases de rejet : Le rejet n’est pas un échec.
C’est un passage.
Un mouvement de séparation.
L’enfant revient toujours — mais avec sa propre manière d’être français.
La double appartenance comme richesse : L’objectif n’est pas de “préserver la culture d’origine à l’identique”.
C’est de permettre à l’enfant d’en faire une ressource, un ancrage, une matière identitaire malléable.
Conclusion : transmettre, c’est d’abord témoigner
Être parent à l’étranger n’est pas seulement transmettre une culture : c’est transmettre une histoire intérieure.
Vos enfants n’auront jamais la France que vous avez connue.
Ils auront la France que vous leur racontez,
et celle qu’ils se construiront,
dans un mélange unique de langues, d’odeurs, de paysages, d’émotions.
Le sol est autre, mais les racines peuvent s’y étendre.
Elles ne seront pas identiques.
Elles seront vivantes.

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